18 avril 2021. IIIe dimanche de Pâques

Chers frères et sœurs,

Il y a deux ans, le 15 avril 2019, nous regardions, impuissants, l’incendie de Notre-Dame de Paris. En la voyant brûler dans la nuit, je repensais à une scène du roman Notre-Dame de Paris de Victor Hugo. L’histoire se passe à la fin du XVème siècle, peu de temps après l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. L’archidiacre Claude Frollo tient en main cette chose toute nouvelle qu’est un livre imprimé, et, en regardant les tours de Notre-Dame, il dit : « Ceci tuera cela. » Ceci – le livre imprimé – tuera cela – ce livre de pierre et de vitraux qu’est la cathédrale. C’est bien un changement de civilisation qui se prépare avec la reproduction et la diffusion rendues plus faciles du texte biblique.

Cinq siècles et demi après l’histoire racontée dans le roman, la prophétie de Claude Frollo ne s’est pas tout-à-fait réalisée : Notre-Dame de Paris est encore debout et panse ses plaies. Mais en effet, depuis l’invention de l’imprimerie, et plus encore depuis l’avènement d’Internet, une révolution a eu lieu : presque n’importe qui peut avoir accès, immédiatement et pour une somme dérisoire, à toute la Bible. Il n’est pas évident de la lire en entier, mais c’est faisable. Cependant, ce n’est pas parce qu’on la possède et qu’on l’a lue qu’on la comprend. Pour qui lit la Bible intégralement pour la première fois, cette expérience ressemble à l’exploration d’un labyrinthe, et peut créer un certain trouble. Que signifient tant de violence, tant de règles, tant d’archaïsme, tant d’exotisme ?

Tout au long de l’évangile, nous voyons les disciples suivre Jésus sans le comprendre. Ils connaissent bien les textes sacrés, la Loi de Moïse et la parole des Prophètes, mais ils ne font pas le lien avec l’identité de Jésus, en dépit de toutes les paroles et les signes que celui-ci leur donne. Ils sont aussi hermétiquement fermés et verrouillés que les portes de leur maison. Aussi tout le chapitre final de l’évangile selon saint Luc associe-t-il les apparitions du ressuscité avec l’intelligence des Ecritures : Jésus donne enfin à ses disciples la bonne clef d’interprétation, celle qui déverrouille la porte qu’il est lui-même, la porte qui va de l’Ancien au Nouveau Testament. Jésus ressuscité les fait passer de l’hermétique à l’herméneutique.

En lisant cet évangile, on pourrait avoir le sentiment que saint Luc ne nous dit pas tout. Nous savons que Jésus a fait, d’abord aux deux disciples sur la route d’Emmaüs puis aux onze réunis à Jérusalem, un discours complet sur l’Ecriture et sur la manière juste de la lire. Or saint Luc ne nous transcrit pas ce discours in extenso, nous privant d’une arme d’instruction massive pour annoncer efficacement Jésus-Christ. Quel dommage !

Ce que saint Luc se contente de préciser, c’est que l’intelligence de l’Ecriture n’est pas seulement une science, très nécessaire, mais qu’elle est aussi un don de Dieu : « Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures… » Puisque saint Luc était médecin, on pourrait dire qu’il existe en somme deux manières d’étudier l’Ecriture : à la manière d’un chirurgien, ou à la manière d’un médecin légiste. Le premier manie le scalpel avec délicatesse et précision, de façon à ne pas abîmer les organes qu’il effleurent, afin que celui qu’il opère soit toujours vivant après l’opération, et en meilleure santé. Le second manie le bistouri et la scie avec expertise, mais sans se soucier de ce que pourra ressentir son patient qui est déjà décédé. De la même façon, il y a deux manières de se plonger dans l’Ecriture : comme dans une parole vivante ou comme dans une langue morte ; comme dans une voix qui s’adresse à nous ou comme dans une bouche qui s’est définitivement tue.

Chers frères et sœurs, si vous voulez lire l’Ecriture, lisez-la avec intelligence ! Pas seulement avec science, pas seulement avec érudition, pas seulement avec esprit critique, mais avec le Christ, puisqu’il est lui-même l’intelligence des Ecritures dont il veut nous faire le don, si nous le lui demandons. Comme le disait jadis un de mes aumôniers à l’université, l’Ecriture est moins un livre qu’on lit qu’un livre qu’on relit. C’est un livre que l’on relit parce que la fin en éclaire le début. C’est un livre que l’on relit parce qu’il nous relit et qu’il éclaire le passage de Dieu dans notre vie. C’est un livre que l’on relit parce qu’il nous relie les uns aux autres, dans cette communion de lecteurs qu’est l’Eglise. Sur nous tous, que le Seigneur envoie son Esprit d’intelligence de l’Ecriture, pour que sa parole vivante nous ressuscite !

Amen.

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