22 octobre 2023 – Vingt-Neuvième Dimanche du Temps Ordinaire22 octobre 2023 –

Chers frères et sœurs,

Qu’y a-t-il au fond de votre poche ? Cette question, vous vous la posez au moins une fois par messe dominicale, lorsque la quête commence. En vous trémoussant légèrement sur votre banc pour atteindre de la main le fond de votre poche, vous allez y puiser qui une pièce, qui un billet, qui sa carte bleue, qui son téléphone… Et vous pouvez vous figurer ce pharisien qui, lorsque Jésus lui demande à voir une pièce romaine, plonge la main dans sa poche pour y attraper un denier, révélant que lui-même paye l’impôt à l’occupant, et qu’il a la vie qui va avec. Ainsi, au début de la nouvelle Le Signe des Quatre, Sherlock Holmes déduit la vie d’un homme dont le Docteur Watson lui a présenté la montre à gousset, qui a passé des années dans sa poche, au contact des pièces et d’autres objets. Même sans être un grand détective, nous pouvons, à l’inventaire des poches de quelqu’un, savoir quelques petites choses significatives à son sujet : sur ses priorités, ses valeurs, son caractère.

Alors, qu’y a-t-il au fond de votre poche ? La question s’adresse à notre poche matérielle, celle de notre veste ou de notre pantalon, mais aussi à notre poche spirituelle : quels sont les idées, les souvenirs et les clefs de lecture du monde que nous transportons avec nous, partout où nous allons ? Cette question m’est venue en écoutant jeudi l’homélie de Mgr Olivier Leborgne, évêque d’Arras, aux funérailles de Dominique Bernard, ce professeur de lettres assassiné il y a une semaine. Voilà, entre autres, ce qu’il disait :

« Je me souviens, c’était en classe de première au lycée public des Mureaux, notre professeur de littérature nous a fait lire, parmi les trois œuvres que nous devions présenter au baccalauréat, entre Jacques le Fataliste de Diderot et Les Faux Monnayeurs de Gide, Monsieur Ouine de Bernanos. Cela a été mon premier contact avec Bernanos que j’ai appris à connaitre depuis. (…) Monsieur Ouine : Monsieur « oui-non ». Quand quelqu’un se refuse à la liberté par son indétermination maladive. Quand quelqu’un se refuse à sa propre humanité par la confusion entretenue et l’absence du courage de la vérité. L’œuvre d’éducation, initie à la liberté, rend capable d’engagement. En cela, elle participe au mouvement décrit par Saint Paul, et nous relance sans cesse sur les chemins de l’espérance. Je voudrais encore redire toute ma gratitude aux enseignants. »

J’ai été frappé par ces lignes, et il m’a semblé que ces trois titres, au programme de l’épreuve de lettres du baccalauréat 1981, pouvaient jalonner notre lecture de l’évangile de ce dimanche, à la fois si connu et si susceptible de nous piéger, lui qui raconte justement comment Jésus a échappé au piège tendu par ses ennemis.

Monsieur Ouine, tout d’abord. Ce roman noir, un des derniers de Georges Bernanos, s’articule autour d’un personnage central dont le seul nom, comme le remarque Mgr Leborgne, est mortifère : il s’appelle « Oui-Non », ou peut-être « Ni oui ni non », et il sème le désespoir sur son passage, par sa manière de manipuler les personnes. Selon les méthodes éprouvées des pervers narcissiques, alternativement, il séduit, il menace, il fait pitié, aspirant la volonté et la vie même de ceux qui deviennent ses victimes, à la manière d’un vampire. Les adversaires de Jésus sont aussi des « Messieurs Ouine », qui le somment de choisir entre deux réponses, et deux réponses seulement : « Est-il permis, OUI ou NON, de payer l’impôt à César, l’empereur ? » Quelle que soit la réponse, elle sera déformée de sorte à accuser Jésus, à le perdre. Cela fait au moins deux mille ans que les manipulateurs sévissent…

Les Faux-Monnayeurs, ensuite. Rien ne permet de supposer que la pièce d’un denier présentée à Jésus était fausse ; ce qui est faux, en revanche, c’est la valeur excessivement élevée que les conjurés lui accordent : elle ne vaut pas seulement le prix d’une journée, elle vaut aussi le prix de la tête du Messie… Ils sont idolâtres de cette petite pièce qui doit servir leurs noirs desseins. Un des personnages des Faux-Monnayeurs d’André Gide s’appelle Albéric Profitendieu, et ce nom irait comme un gant aux pharisiens de l’évangile : ils profitent eux aussi de la situation, ils cherchent leur intérêt plutôt que le service de la vérité, même quand ils prétendent être fidèles à Dieu. Dans un monde où tout se monnaye et où tout s’achète, plus rien n’a réellement de valeur, plus rien n’est sacré. C’est à cette « perversité », à cette « hypocrisie », que Jésus est confronté.

Jacques le Fataliste, enfin. Le roman de Diderot a été une des pierres d’angle de la philosophie des Lumières qui a préparé et élaboré l’état actuel de la société française, dans lequel il faut rendre à César ce qui est à César, mais sans la seconde moitié de la proposition. Pas étonnant : Diderot y avance que la liberté n’existe pas, pas plus que Dieu. Or nous voyons les résultats du « progrès » par lequel Diderot a prétendu résoudre le malheur du monde : et le monde créé au nom de ce progrès a de quoi causer notre triste fatalisme, notre résignation épuisée. Il y a trois ans exactement, je lisais ce même évangile deux jours après l’assassinat de Samuel Paty. Et depuis, rien ne semble avoir changé, l’histoire se répète tragiquement, comme un vieux disque rayé. Devant tant de violence, dans notre pays et partout dans le monde, que nous est-il permis d’espérer ? La célèbre question d’Emmanuel Kant ouvrait l’homélie de Mgr Leborgne, jeudi, à la cathédrale d’Arras ; et la seule réponse possible, disait-il, était celle de l’espérance, ce « désespoir surmonté », selon le mot de Bernanos – encore lui.

Chers frères et sœurs, cet évangile se termine sur la magnifique répartie de Jésus, le roi de la punchline… et pourtant. Pourtant, la finesse de sa réponse n’a pas suffi. Elle n’a pas désarmé ses adversaires, et elle ne les a pas convaincus. Jésus, selon le piège préparé, a bien été trahi, arrêté et assassiné. Cet évangile, comme l’actualité, aurait de quoi nous miner le moral : le mensonge, l’injustice, la violence semblent l’emporter. Raison de plus pour être éduqué à la vraie liberté, celle qui nous rend solides dans l’amour de la vérité, et nous fait grandir dans l’espérance, ce bien que rien ni personne ne peut nous acheter ni nous voler. Voilà le vrai trésor qui mérite d’habiter le fond de notre poche !

Amen.

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