Dimanche 24 janvier

Chers frères et sœurs,

Encore quelques jours, ou plutôt quelques heures, et le Vendée Globe se terminera. Après quelques 80 jours de course en solitaire sur les océans du globe, le vainqueur de la course passera la ligne d’arrivée puis, escorté d’une flottille hétéroclite, parmi les cris de fête, remontera le chenal des Sables d’Olonne à la rencontre de la terre ferme. Il est difficile de se représenter la joie qui doit étreindre le cœur du marin qui vit un tel moment d’accomplissement !

La Bible n’a pas été écrite en Vendée, mais elle est pleine d’histoires de marins. Il y a Jonas et son voyage périlleux en mer, puis dans le ventre de la baleine. Il y a les marins-pêcheurs du Lac de Tibériade, Pierre et André, Jacques et Jean. Et il y a saint Paul, qui a sillonné dans tous les sens la Mer Méditerranée, ce qu’il évoque au début de la deuxième lecture par cette métaphore maritime : « Le temps, dit-il, est limité » : littéralement, « le temps a réduit la voilure », comme le fait un voilier qui arrive au port. Les marins, pour permettre au bateau de décélérer, doivent en temps rapide carguer et serrer la grand’voile. Le temps long de la traversée est fini : on entre dans le temps court, intense et concentrée de l’arrivée sur la terre ferme, le plancher des vaches si longtemps désiré.

Ainsi, suggère saint Paul, les Chrétiens de l’Eglise de Corinthe devraient arrêter de se quereller pour des futilités, ou de se passionner pour des bagatelles, parce que la parousie, c’est-à-dire le retour glorieux du Christ à la fin de l’histoire, est imminente : comme le Vendée Globe, c’est une affaire de jours, peut-être d’heures. Pas le temps de niaiser, comme disent les Québécois, pas le temps de se dissiper en choses inutiles et de procrastiner les choses importantes. On arrête de se diviser et on revoit nos priorités. Il y a urgence à vivre le cœur tourné vers Dieu plutôt que vers ce monde qui passe… Il y a urgence à mettre de l’ordre dans sa vie.

Or, nous lisons ces textes en 2021, de nombreux siècles après qu’ils ont été écrits. Et l’apocalypse prédite par saint Paul, grandiose et définitive, ne s’est pas produite. Que s’est-il donc passé ? Dieu aurait-il changé ses plans, comme il l’a fait devant la conversion de Ninive ? Ou bien saint Paul se serait-il trompé ? Et Jésus avec lui : où sont-ils, les temps accomplis et le règne de Dieu tout proche ? Fallait-il vraiment tout laisser en plan dans notre existence d’avant, changer de vie, ou, du moins, était-ce réellement si urgent ? Nous aurait-on – c’est le cas de le dire – mené en bateau ?

Saint Paul lui-même a du plus ou moins se poser ces questions, à un moment, et l’Eglise avec lui. Non pas que la parousie soit un mirage pour marin épuisé : elle aura lieu, et nul ne sait quand. Mais la vie de chacun d’entre nous est comme une miniature de la Création. Nous savons quand elle a commencé, et nous ne savons pas quand elle s’arrêtera. Ce jour-là, il serait dommage d’avoir le sentiment que nous sommes passés à côté de notre vie.

Très opportunément, pour la deuxième fois, nous célébrons aujourd’hui le Dimanche de la Parole de Dieu, à l’intérieur de la semaine annuelle de prière pour l’unité des Chrétiens. Si nous la prenons vraiment au sérieux, la Parole de Dieu n’est pas simplement un discours, une annonce de réalités à venir, elle est déjà la présence dans notre vie du Règne annoncé. Elle est elle-même une petite parousie. C’est pour cela que, d’une manière qui peut nous sembler étonnante, la liturgie de ce jour insiste autant sur l’autorité et l’efficacité de la Parole de Dieu : contre toute attente, les habitants de Ninive, le Las Vegas de son époque, changent radicalement de vie en entendant l’appel que Jonas leur adresse. Contre toute attente, et sans doute à la grande surprise de Monsieur Zébédée, ses fils déposent tout ce qui faisait leur métier et leur vie depuis des années pour marcher à la suite d’un inconnu qui passe. La Parole de Dieu, même si nous l’avons oublié, est irrésistible. C’est la Parole de Dieu qui constitue l’Eglise, l’Eglise des Pécheurs-Pêcheurs, et même, l’Eglise des Pécheurs-Pêcheurs-Prêcheurs : l’Eglise fondée sur la conversion – puisque nous sommes pécheurs – sur la mission – puisque nous sommes pêcheurs – et sur la parole – puisque nous sommes prêcheurs.

Chers frères et sœurs, tandis les habitants des Sables d’Olonne scrutent l’horizon pour voir poindre les voiles de Charlie Dalin, de Louis Burton et des autres skippers, demandons au Seigneur de partager le même sentiment de l’urgence qu’il y a à reconnaître l’arrivée de sa Parole dans notre vie, et à prendre les moyens pour qu’elle provoque l’unité, la joie et la conversion profonde en entrant dans le port de notre cœur.

Amen.

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