Dimanche 31 janvier

Chers frères et sœurs,

Quel est le point commun entre le soupir d’une mère entrant à grand-peine dans la chambre de son adolescent de fils, ni rangée, ni aérée, la joie du client matinal d’un marché aux puces, qui fouille parmi les monceaux de babioles à la recherche des Dinky Toys qui viendront enrichir sa collection, et la surprise du touriste qui découvre pour la première fois la circulation à Naples ou au Caire, dans laquelle le klaxon joue le rôle du clignotant ? C’est que chacun, consterné, excité, ébahi, peut s’écrier : « Quel Capharnaüm ! »

D’après le linguiste Alain Rey, ‘Capharnaüm’ entre au XVIIème siècle dans la langue française comme synonyme de ‘désordre’ du fait que, dit-il, dans cette bourgade au bord du Lac de Tibériade, « Jésus, assailli par une foule hétéroclite de malades faisant appel à son pouvoir guérisseur, accomplit de nouveaux miracles. » (Dictionnaire Historique de la Langue Française, Paris, le Robert, 1998, tome 1, p. 613). Oserai-je remettre en question la parole de l’expert ? Certes, la pagaille a pu régner à Capharnaüm parce que l’afflux de malades en quête de guérison créait des embouteillages inhabituels. Mais ne pourrait-on pas supposer qu’à Capharnaüm le désordre le plus grand, la pagaille la plus violente est celle qui a possédé le cœur de cet homme qui, au milieu de la synagogue, vitupère et se contorsionne tandis que Jésus parle ? C’est bien en lui, me semble-t-il, que réside la pire pagaille, le tout premier Capharnaüm !

Significativement, saint Marc a retranscrit le discours du démon intérieur dans un style qui exprime la confusion et la fragmentation : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu. » Le possédé porte bien son nom, et dans sa bouche le ‘je’ et le ‘nous’ se battent en duel, comme si une armée d’occupation était installée en lui, dans une citadelle conquise. Le démon est une légion étrangère. Tout dans ses mots et son attitude exprime la colère, la menace et l’agressivité.

En face de lui, Jésus ne se démonte pas, ne perd pas son sang-froid, n’a pas peur. Marc, qui pourtant n’est pas un bavard, rapporte deux fois la même phrase, avant et après cette confrontation, la même rumeur dans la bouche des spectateurs : « On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité » ; « Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! » Jésus démontre ce que nous pouvons souvent constater dans notre vie, que l’autoritarisme est une mauvaise caricature de l’autorité. Celui qui se croit obligé de crier, de rouler des mécaniques, bref de jouer la carte de l’intimidation, ne montre pas son autorité, mais révèle son manque cruel d’autorité, qu’il tente de compenser. Celui qui a vraiment de l’autorité peut parler simplement, posément, sobrement, il sera toujours entendu. A son arrivée aux Sables d’Olonne il y a trois jours, Jean Le Cam, doyen des skippers du Vendée Globe, répétait sa maxime favorite : « Trop dire fait rire, bien faire fait taire. » Elle résume bien l’évangile de ce dimanche : le démon se ridiculise avec ses cris et ses gesticulations, tandis que la calme autorité du Christ le ramène au silence.

La parole de Jésus est une parole d’autorité, puisqu’« aussitôt », immédiatement, elle fait ce qu’elle dit. Jésus ne se contente pas de dire « Silence ! » au démon, il le fait taire effectivement. Il ne se contente pas de rassurer cet homme, il le libère. Sa parole guérit et remet de l’ordre dans ce grand Capharnaüm infernal. L’harmonie perdue est restaurée, et ce possédé, purifié, redevient l’homme libre qu’il avait été. Le message que Jésus adresse ainsi à la foule est clair : le démon intérieur n’est pas si intérieur que cela. Nous ne sommes pas condamnés à subir indéfiniment les démons de notre vie, ceux qui nous tiennent si bien tête et dont nous désespérons parfois de nous débarrasser.

Chers frères et sœurs, nous nous rapprochons du premier anniversaire du règne de ce démon intérieur qui nous envahit, nous intimide et nous confine. La peur et l’inquiétude installent dans nos vies leur Capharnaüm. Ne nous laissons pas vaincre ! Car, en Hébreu, ‘Capharnaüm’ signifie « la ville du Consolateur ». En ces jours d’incertitude, Jésus ne nous console pas seulement par de belles paroles, mais en nous donnant d’ores et déjà sa puissante liberté et sa paisible autorité, si comme les disciples nous mettons en lui notre confiance. Trop dire fait rire, bien faire fait taire, Le suivre fait vivre.

Amen.

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